Pour lire cet article dans les conditions dans lesquels je l'ai
vécu, je l'ai pensé, écoutez de préférence la musique de ce lien:
http://www.youtube.com/watch?v=6kgTm4Poc7I
Vous devrez certainement la faire tourner en boucle 4 fois avant
d'atteindre la fin de l'article, mais laissez vous envahir par
cette musique. "Alicia Keys, As I am". C'est une musique que j'ai
découverte en même temps que le recit qui va suivre et qui m'a
accompagné tout le long de ce moment.
Nous sommes dimanche 25 mars 2012, je viens d'arriver à Aguas
Calientes, la petite ville ultratouristique, point de départ pour
le Machu Picchu, dans la région de Cusco, Perou. Je suis en
compagnie de Lili avec qui je voyage depuis Manaus, Bresil. Elle
n'a plus qu'une semaine de vacances pour visiter le Perou, alors
c'est sur, demain elle grimpe jusqu'au Machu Picchu. Mais
aujourd'hui il pleut, le temps est couvert, les chemins sont
glissants. Je ne me suis toujours pas renseignée sur les Incas,
leur civilisation, je n'ai pas encore fouré mon nez dans les
nombreuses hypothéses autour du Machu Picchu, de sa construction,
de son symbole, de son utilité, de sa place dans la civilisation
Inca. J'hésite et finalement n'achéte pas le fameux "bolleto"
autorisant l'accès limité au Machu Picchu pour 128 NV.
Lundi 26 mars, le temps est à nouveau couvert, comme le sont mes
pensées. Hier j'ai appris que le woofing que je voulais tant faire
dans les Andes s'est ecroulé avec un glissement de terrain. Cela
fait bienôt 5 mois que je divague dans des terres, des
civilisations, des cultures, des langues qui me sont inconnues.
J'ai besoin d'un endroit pour me poser, me reposer, mettre de
l'ordre dans mes idées, apprendre l'espagnol qui me servirai tant
pour la suite de ce voyage en Amérique latine. J'ai besoin d'un
endroit où je n'ai pas à me demander chaque jour où je vais dormir,
où je vais manger, qui est ce que je vais rencontrer, en quelle
langue je vais parler, à quelle heure je dois quitter ma chambre
d'hôtel, chaque jours refaire mon sac et le remettre sur mon dos,
chaque jours un nouveau lit, une nouvelle ville, des nouveaux
visages... Alors aujourd'hui je suis perdue, je n'arrive plus à
reflechir. Donc je lis en ecoutant de la musique. Et je tombe sur
cette mélodie piano qui soudainement me soulève les pieds, les fait
avancer l'un devant l'autre pour m'emmener jusqu'à un mont qui me
permettra de voir le fameux Machu Picchu qui peut attirer plus de
2500 personnes chaque jour de l'année.
Je débute cette ascension pleine d'Energie. Quelques coins de
ciel bleu se font voir à travers les nuages, j'ai hâte d'atteindre
le sommet pour y voir le soleil se coucher. On m'a dit
approximativement une heure de montée. Il est 14h, j'ai tout mon
temps. Le chemin est trés humide, parfois les pierres sont
glissantes, la terre se disperse sous mes pieds, les branches
auquelles se retenir ne sont pas toujours solide. Ce chemin est
trés peu fréquenté.
Mais quand je regarde en haut je vois le sommet se raprocher
petit à petit. C'est alors qu'un premier obstacle apparait. Un
petit glissement de terrain fait obstruction au chemin. Une echelle
de fortune sert à ouvrir un autre passage mais elle aussi a
souffert du temps et des intempéries, il lui manque plusieurs
barres, les prises sur les cotés pour les remplacer sont des
pierres glissantes, des marches en terre où l'on peut à peine poser
le pied sous peine qu'elle s'ecroule. Les quelques barreaux
fabriquées avec des bouts de bois sont devenus trés glissants avec
la pluie qui tombe depuis hier. Mais l'obstacle est surmontable. Si
je grimpe doucement et que je fait attention à mes prises, je
risque juste de gadouiller mes seuls vêtements emportés pour ce
trek de 6 jours dans la vallée sacrée.
L'ascension continue jusqu'à un nouvel obstacle: une parois
rocheuse qui est dans le prolongement du chemin. Aucun chemin
possible alentours. Sur cette parois d'une vingtaine de metres, un
cable pendouille furtivement. Sur le coté, de nouveau des échelles
de fortune avec barreaux glissants ou manquants. La paroi elle même
est glissante et d'une pente à 80 degré. Pendant une demi heure
j'hésite, je commence à grimper les premiers metres avant qu'il n'y
ait plus que de la roche glissante et sans prise, avec la seule
force de ses bras sur le cable en acier pour se hisser à une prise
possible pour les pieds. Je m'arréte en équilibre sur une pierre
bancale. Je suis seule, je n'ai prévenu personne de l'endroit oú
j'allais. Et si je glisse, si mes bras ne me soutiennent plus, si
mes pieds dérapent, si je tombe, si je me foule une cheville, me
cogne la tête contre les rochers en bas? Combien de temps avant que
quelqu'un arrive pour m'aider? Toutes ses questions se bousculent
d'un côté de ma tête. De l'autre côté je me demande qui je suis
pour m'arréter si facilement devant un obstacle, et si je ne suis
même pas capable de grimper cette montagne, est-ce que ça veut dire
que je dois arréter mon voyage, je me suis peut-être fixé un
objectif trop grand pour ce que je suis capable de supporter toute
seule? Mais qui suis-je pour avoir la prétention de tout faire
toute seule, je dois peut-être accepter que j'ai besoin d'être
accompagnée. Si je n'étais pas seule, est ce que j'aurais tenté
l'ascension? Oui certainement, ça ne me parrait tout de même pas
insurmontable, il y a des traces de pas, d'autres l'on fait avant
pourquoi pas moi? Mais peut-être alors cela signifie que je doive
prendre mon temps dans ce voyage, pas allez trop vite dans les
étapes? J'ai envie de le continuer ce voyage et pour ça j'ai
besoin d'être entière. Je décide donc enfin de redescendre.
Une fois arrivée en bas mes yeux me piquent, des larmes sortent
petit à petit puis en abondance accompagnées par la pluie qui se
met à tomber. Le ciel pleure aussi, les Incas seraient-ils déçus?
Et en même temps je ris, si j'avais continué à grimper je serai
trempé à l'heure actuelle, là je peux me mettre à l'abri. Le ciel
aurait-il était patient avec moi, attendant enfin que je prenne la
bonne décision? Je ris, je pleure, et puis les minutes s'écoulent,
je me dis que j'ai eu raison de ne pas grimper, que si j'avance
encore dans ce voyage c'est que je ne suis pas insconsciente, je
mesure les risques autour de moi. Quelque peu rassurée, je
redescends. Sur le chemin je croise des Péruviens qui me demande si
c'est praticable. Je leur explique qu'étant seule c'est dangereux.
Ils s'arrétent devant le premier obstacle, je leur dit qu'il n'est
pas difficile comparé au suivant. Lorsque je les rejoint ils sont
arrétés devant la paroi m'expliquant que se n'est pas
accessible.
J'ai bien fait, je suis raisonnable, je ne cherche pas coûte que
coûte à aller tout droit, s'il faut faire des détours, s'il faut
attendre, s'il faut de la patience et des chemins détournés, je
suis capable de prendre la bonne décision, celle qui me fera
avancer sans prendre de risques irréfléchis. Je peux continuer ce
voyage, je vais continuer ce voyage. J'ai parcouru la vallée
sacré sans guide, avec les moyens locaux, les collectivos, mes
jambes, les renseignements demandés aux habitants, accompognée de
Lili et de notre envie de découvrir ces merveilles de civilisations
et de paysage. Et aujourd'hui je me suis retrouvée en bas du Machu
Picchu, décidée à prendre le temps qu'il faudra avant de le
découvrir. Et pendant tout ce temps l'esprit des Incas, ou
peut-être simplement le mien, celui de mon éducation, de mes
expériences, peut importe quoi, mais je n'ai pas eu besoin d'aller
en haut sur cette montagne définie comme une des sept merveille du
monde pour être envahi de son esprit. L'esprit du voyage, des
découvertes, de l'aventure.
Aguas Calientes, 26/03/2012